Dans un de ses avant-derniers numéros, le Libertaire, ayant réitéré appel à la collaboration de ses lecteurs, a reçu en réponse l’article suivant.

Bien que ce ne soit pas positivement là le genre d’articles qu’il sollicite, il n’a pas cru devoir se montrer trop exigeant pour une première fois, refuser l’insertion de la spirituelle critique qui lui était offerte, cette critique eut-elle le tort, selon lui, d’être un peu trop exclusivement voltairienne. Il doit cette déclaration à ses collaborateurs futurs que ce qu’il attend d’eux c’est bien plutôt du Socialisme que du Libéralisme.

Il doit aussi un avertissement à ses lectrices qui ne seraient pas familiarisées avec la lectures des livres sacrés et qui pourraient redouter de se rencontrer face à face avec les impuretés de la Bible. Il y a dans ce texte de l’article des citations de passages de l’Ancien Testament, illustrations, comme on sait, assez malpropres, nudités nauséabondes et qui n’ont pas même de feuilles de vigne.

Qui lira verra.

Ce qu’il faut pour être parfait chrétien.

Il faut pour être parfait chrétien, croire non-seulement que Dieu créa le monde en six jours ; mais il faut croire encore que la lumière n’est pas l’effet du soleil, que le ciel est de cristal, qu’il a des portes que Dieu ouvre et ferme selon ce qu’exige la nécessité, et par lesquelles lorsqu’elles sont ouvertes, les eaux d’un nombre considérable de fontaines, de fleuves et de cataractes s’écoulent sur notre planète ; qu’à ce ciel, toutes les étoiles que nous voyons ne sont que des lanternes qui y sont attachées pour éclairer la nuit. Il faut croire lorsqu’il pleut, non pas que ce soit une restitution que les rayons du soleil font à la terre de l’eau qu’ils ont absorbée, mais que ce sont les fontaines du grand abîme qui sont débordées ; il faut croire non pas que la terre est ronde et tourne autour du soleil comme l’a prétendu Galilée, mais au contraire qu’elle est plane et peut au besoin se rouler comme un tapis ou se plier en quatre comme une nappe, que c’est le soleil qui tourne autour de la terre et qu’on peut l’arrêter pour peu qu’on s’appelle Josué. Il faut croire que nous sommes tous nés du même homme que les Juifs ont nommé Adam, malgré la différence des formes et des couleurs, que celles-ci ne sont que l’effet du soleil et surtout des différentes couleurs des radis qui furent longtemps la principale nourriture des primitifs. Il faut croire qu’on peut renverser les remparts d’une ville —fut-ce même d’un Sébastopol — en sonnant tout simplement de la trompette, et vaincre des armées avec quelques goujats armés seulement de cruches et de lampes, pourvu qu’il y en ait un qui sache jouer de la harpe. Il faut croire que les Hébreux vécurent de rose pendant quarante ans dans le plus affreux désert du monde, que leurs enfants y naquirent tout vêtus, et que leur vêtements s’étendaient en longueur et en largeur à mesure qu’ils croissaient. Il faut considérer comme choses saintes et sacrées l’impudeur des filles de Loth, les assassinats d’Holopherne et de Sizara par Judith et Jahel, l’affreuse débauche des patriarches couchant simultanément avec leurs femmes et leurs servantes et prostituant les premières pour un vil butin. Il faut croire que Dieu dîna d’un fromage à la crème chez Abraham, qu’il parla du haut d’une échelle à Jacob et à Moïse à travers la fente d’un rocher ; qu’Elie est monté au ciel dans un char de feu attelé de quatre chevaux de feu ; que Dieu ordonna à Ezéchiel de manger une tartine de fiente humaine et commanda à Osée d’épouser une prostituée et de débaucher une femme mariée, — qu’il rasa tout le poil du corps du roi Asur et recrépit de ses propres mains les habitations des Juifs.

Pour être parfait chrétien, il faut croire surtout que Dieu nous ressemble — qu’il porte une robe rouge comme en portaient les consuls romains et une longue barbe comme le Juif-Errant ; enfin — il faut être équarri comme Brid’Oison ou George Dandin, ne voir clair que par les yeux des prêtres et braire comme un âne tous les dimanches matin et soir dans une langue que les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf millième des hommes n’entendent pas. Si vous êtes assez sot pour croire à toutes ces turpitudes, et si par le baptême vous avez reçu le nom de Fiacre ou de Crépin, vous pourrez espérer d’être compté au nombre des saints et qu’un jour vos enfants liront votre nom dans le calendrier du Diable-Boiteux ou dans celui de Mathieu Lansbergh.

Comme il y a beaucoup de prêtres qui n’ont jamais lu la Bible, que les dix-neuf-vingtièmes des Chrétiens ne l’ont jamais vue, que les uns et les autres pourraient douter des merveilles dont elle fait mention, nous allons en extraire quelques-unes. Nous commencerons par No**, le premier navigateur, qui loge dans un chaland dont la dimension est précise, plus d’animaux que ne pourraient en contenir cinquante chalands pareils ; mais ce qu’il y a de plus extraordinaire, c’est que ces animaux viennent tout exprès et à l’heure juste de l’embarquement, de toutes les parties du monde, les uns en volant, les autres en courant, et les autres en rampant ; rien ne les arrête, ni mers, ni fleuves, ni montagnes, ni le froid, ni le chaud : ils savent que No les attend, et ils partent sans s’inquiéter s’ils s’exposent à être dévorés les uns par les autres. La gazelle voyage côte-à-côte avec le tigre, le cygne avec le vautour, la colombe avec l’épervier, le mouton avec le loup et le rossignol avec le serpent ; enfin ils arrivent, et il était temps, car on entendait déjà le verrous des portes des cataractes du ciel que Dieu commençait à ouvrir, bien que le ciel n’ait ni portes ni cataractes.

Ici, c’est le pâtre Abraham qui, avec trois cent dix-huit vachers comme lui, et tout simplement armés de bâtons, bat devant Sodome les rois de Perse, de Pont, de Babylone et "le roi des nations ;" il les oblige, eux et les soldats qui ont survécu au carnage, à rebrousser chemin jusqu’à Damas. Là, c’est Gédéon, qui avec moins d’hommes qu’Abraham, car il n’en avait que trois cents, défait toute une armée bien que ses trois cents hommes ne soient armés chacun que d’une cruche et d’une lampe, ce qui était encore bien moins commode pour combattre que des bâtons. Là, c’est une pluie de pierres qui prend parti pour les Juifs contre les Omorrhéens** et les écrase. Nous demanderons pourquoi Josué dans cette circonstance se donne la peine d’arrêter le soleil et la lune, car nous ne voyons pas le besoin qu’il avait de chercher à gagner du temps, puisqu’il n’avait plus affaire qu’à des morts : il n’est pas d’hommes en pleine campagne qui puissent résister à une pluie de pierres ? Voici Samson qui trouve à point nommé trois cent renards sous sa main, et qui, leur liant à chacun un tison à la queue, brûle les [[illisibles]]es des Philistins : il tue mille de ces Philistins d’un seul coup de l’os de la mâchoire d’un âne ; après quoi, ayant soif et voulant se désaltérer, [[il]] retire une dent de cet os de mâchoire d’âne et en fait sortir une fontaine. Il faut avouer que de pareilles mâchoires seraient plus commodes pour les marchands de "coco" que leur coffres de ferblanc** qu’ils sont obligés de remplir à mesure qu’ils sont vides, sans compter que l’eau de Seine ne vaut pas l’eau de source.

Voilà Moïse qui, après avoir lutté d’adresse avec Japès et Membrès, se contente de porter un coup de bâton contre un rocher pour en faire, à son tour, sortir aussi une fontaine. C’est dommage que M. Mulo n’ait pas été possesseur d’un pareil bâton, il ne se fût pas donné tant de peine pour amener l’eau à Grenelle ; il lui eut suffit de frapper contre la première borne qu’il eût rencontrée. Si le "Médecin-malgré-lui" guérit la fièvre et remet les entorses avec un fromage, si M. Saugradeau tire un homme de l’agonie avec un pot d’eau chaude, il suffit à Isaïe d’une tartine de marmelade de figues pour guérir des ulcères réputées incurables. Son confrère Ezéchias a encore plus de pouvoir : il raccourcit et allonge l’ombre à volonté, sans qu’il soit dit qu’il ait raccourci ou allongé le sujet, ni qu’il ait arrêté, fait avancer ou reculer le soleil. Là, c’est une mer qui se sépare en deux, amoncelant ses eaux pour laisser un passage libre à Moïse et à sa troupe : en circonstance pareille le Jourdain fit la même chose, et les pierres du temple de Jérusalem qu’on voulait démolir se cramponnèrent dans les fondations et lancèrent des pétards au nez des démolisseurs.

Là-bas, tout là-bas, dans un chemin creux tout bordé de rochers à droite et à gauche, voilà Balaam qui se prend de querelle avec son âne. Il en résulte des explications de part et d’autre o l’âne, parlant parfaitement l’hébreu, reproche à son maître sa brutalité en même temps que ses fautes de grammaire. Ceci m’étonne beaucoup moins que toutes les merveilles qui précèdent, car il y encore aujourd’hui pas mal de Balaams qui pourraient être repris par leur âne sur plus d’un point. D’ailleurs, avant l’âne de Balaam, le serpent avait parlé dans l’Eden, mais on ne nous a point dit en quelle langue : on ne devait, dans ce temps-là, connaître que celle des Dieux. Un phénomène à peu près semblable est arrivé un siècle environ après le déluge : les maçons de Babel se trouvèrent tout-à-coup en état de parler chacun une langue qu’il n’avait jamais ouïe. C’est ce que les théologiens appellent improprement la confusion des langues, car ils devraient dire la naissance.

J’ouvre le livre de "Josué" ( ?) et je vois le berger David qui fait à la jeune Michal, fille du roi Josué qu’il doit épouser, un apport de deux cents prépuces de Philistins. Je vois encore que les Philistins, indépendamment des hémorrhoïdes** dont ils sont atteints, sont condamnés par Dieu, pour avoir pris l’arche, à offrir à cette arche cinq rats et cinq anus d’or. On voit partout les Philistins vaincus par les Juifs, bien que ceux-ci leur soient tributaires, qu’il leur soit défendu par la loi philistine de posséder des armes et même des pierre à moudre. N’importe, les Juifs n’ont d’armes qu’une épée et un lance qu’ils ont volées, et c’est avec cette épée et cette lance qu’ils vainquirent des milliers de soldats cuirassés et armés de toute pièce. Puis vous les verrez trouver, dans deux ou trois villages des Madianites, — six cent-soixante-quinze mille moutons, soixante-douze mille bufs, soixante et un mille ânes et trente-deux mille pucelles, — enfin, plus de bétail et plus de filles vierges que n’en eût jamais toute la Judée. — Le "Livre des rois" vous dira que David, l’ex-prêtre, qui ne possédait pour tout butin à son avènement au trône, comme dit le texte (le trône c’était une botte de foin), qu’une fronde et une panetière, pour tout vêtement qu’une peau de bouc, laissa vingt-cinq milliards six cent quarante-huit millions de notre monnaie à son fils, Salomon ; il vous dira que ce Salomon avait plusieurs flottes qui allaient en Ophir (connaissez-vous ce pays-là ?) et qui lui rapportaient en lingots d’or pour soixante-huit millions de notre monnaie par an ; qu’il avait quarante mille écuries, sept cents femmes et trois cents concubines, et qu’il composa cinq mille cantiques, sans compter un nombre considérable de livres sur l’histoire naturelle, qui furent malheureusement perdus pour Aristote, Pline, Buffon, Lacépède, etc., ce qui ne l’empêchait pas d’être obligé de faire venir du bois et des ouvriers de l’étranger pour construire son palais et d’engager ses village au roi de Tyr pour avoir de l’argent. Tout cela est merveilleux mais peu vraisemblable. Je crois que si je possédais vingt-cinq milliards (je laisse les six-cent quarante-huit millions de côté), si je commandais à un pays grand et aussi peuplé que l’était alors la Judée, je pourrais me faire construire un assez joli palais, même des hôpitaux pour mes maçons et mes charpentiers sans que je sois obligé d’engager ni mes villages ni mon peuple à un roi de Tyr.

Si vous ne craignez pas d’être dégoûté par l’odeur du déjeûner d’Ezéchiel, s’il ne vous répugne pas de voir ce Juif crasseux courir tout nu par les rues ; si vous vous sentez assez robuste pour supporter le choc du style rocailleux et plus que dégoûtant de la tirade d’imprécations que le Dieu des Juifs adresse par son médium à Oolla et à Oliba, lisez les "Prophètes ;" et vous verrez que cet Ezéchiel dit avoir vu des animaux à quatre têtes, ayant quatre ailes et des pieds de buf, des roues couvertes d’yeux qui allaient un train de poste, sans qu’on les tira ni qu’on les poussa, et qui avaient une âme ou l’esprit de vie comme l’avaient tous les Juifs. Vous verrez que Jonas, après avoir été avalé par une baleine qui ne pouvait avaler que de très-petits poissons, demeure trois jours et trois nuits dans le ventre de cette baleine et en sort aussi sain que s’il eut passé ces trois jours et ces trois nuits à voyager en carrosse. Mais peut-être ne voudrez-vous pas vous donner la peine de lire cette histoire, parce que vous savez qu’Hercule, avant Jonas, fut aussi avalé par un poisson et qu’il passa trois jours et trois nuits dans son ventre : vous direz que les Juifs ne sont que de mauvais imitateurs et que vous aimez mieux vous en tenir à la fable d’Hercule. Si vous vouliez cependant lire seulement les prophéties de Daniel, vous verriez comment ce prophète fut jeté dans la ménagerie du roi Nabuchodonozor (section des lions) ; vous verriez que ces animaux, au lieu de le dévorer, comme ils l’auraient fait si on leur eût jeté un homme, lui léchèrent les pieds et les mains ; vous verriez un autre prophète, nommé Habaoue, transporté dans les nuées de Jérusalem à Babylone par un ange qui le tient aux cheveux, sans qu’il vous tombe sur la tête une seul goutte du bouillon qu’il porte dans une assiette à son confrère Daniel, les lions de Nabuchodonozor n’étant pas cuisinier et n’ayant pas prévu que celui qu’on leur avait jeté en pâture pût avoir faim, lorsqu’eux s’étaient trouvés rassasiés par sa seule présence. Vous verriez aussi l’histoire de Sidrae, Misae et Abdénago qui chantèrent dans la fournaise, comme si dans ce temps-là le feu eût été aussi efficient pour la voix que la castration. Mais vous me direz, avec Voltaire, que ceux qui aiment la lecture des prophéties méritent de déjeûner avec le prophète Ezéchiel ; que Boulanger a dit qu’il était aussi honteux de croire ce qui est rapporté dans les livres Juifs que de les avoir écrit ; que le prêtre Meslier dit dans son testament que si l’on prenait au sérieux les fables juives, les cheveux en dresseraient sur la tête, mais qu’elles sont tellement absurde que l’on doit se contenter d’en rire. Vous me direz aussi que saint Jérôme traite de fables ridicules l’histoire de la fosse aux lions, celle de la fournaise et celle de Suzanne : mais moi, je vous répondrai que si saint Jérôme repousse ces trois histoires en les traitant de fables, il admet tout le reste des prophéties, ce qui me fait souvenir que Voltaire dit avoir connu un homme qui niait la vérité de trois chapitres de Rabelais et qui admettait tous les autres comme étant parfaitement historiques.

Enfin, il ne fut donné qu’aux Juifs d’être témoins de si grandes merveilles : le reste des hommes n’a jamais rien vu de semblable, si on en excepte cependant saint Augustin qui n’était pas Juif, et qui vit en Ethiopie des hommes et des femmes sans tête et ont leurs yeux étaient placés sur leur poitrine, il en vit d’autres qui avaient bien chacun une tête mais ils ne possédaient qu’un il qu’ils portaient, comme les cyclopes, au milieu du front.

Voilà, mes amis Babylas, Ignace, Basile et Crépin ce à quoi il faut croire si vous voulez être parfaits Chrétiens, éviter l’enfer et mériter le paradis.

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