Nécrologie.

Il est d’antique usage parmi les sectes politiques ou religieuses de rendre les "honneurs funèbres" au corps et à la mémoire de leurs morts. On prodigue au cadavre l’or qu’on eut refusé à l’homme en vie pour le soigner et l’empêcher de mourir. Tel qui, malade, manquait de linge pour se couvrir, dès qu’il est trépassé aura une chemise en bois d’acajou à se mettre sur le corps, et une voiture à panache, des chevaux carapaçonnés pour le conduire à sa sépulcrale demeure. Quant à sa mémoire, elle sera chantée en chur par tous les officiants. Bien étonné souvent serait le décédé s’ils pouvaient entendre ses louanges sortir de la bouche de ceux qui naguère le jugeaient bien différemment. Pour les co-sectaires survivants, le franc-frère qu’ils pleurent, n’eut-il été toute sa vie qu’un abject libertin, à l’heure de l’oraison funèbre était, c’est de rigueur, le modèle de toutes les vertus ; il a mérité la canonisation civique ou religieuse, selon qu’il appartenait à la religion ou à la politique. L’esprit de corps est ainsi fait ; ce qu’il loue dans le membre défunt, ce n’est pas le membre qui n’est plus, c’est la corporation qui lui survit, c’est soi-même.

Le Libertaire qui se raille assez volontiers des us et coutumes du bon vieux temps, ne suivra pas les mêmes errements ; il ne flattera pas plus les morts qu’il ne flatte les vivants.

Le proscrit dont il enregistre aujourd’hui le décès sur ses tables nécrologiques est un proscrit de Décembre. Il est mort le 15 juin 1859, à New-York, et portait le nom de Paul Chossat.

J’ai connu Chossat. Ce n’était pas un homme exempt de vices ; il y avait en lui du bon et il y avait du mauvais, mais le bon compensait amplement le mauvais. "Bourgeois gras fondu," il était devenu plus industrieux qu’industriel ; je l’ai vu travailler péniblement de ses mains, lutter courageusement contre la misère et la maladie. Son imagination n’était pas non plus inactive, elle était apte à la recherche des petites découvertes, des ingénieux moyens de perfectionnement. Ce n’était pas un homme machine, il avait de l’idée au bout des doigts, et, sans long apprentissage, il fit, sinon bien, du moins passablement, plus d’un laborieux métier. Aujourd’hui, le jeu de ses organes a cessé de fonctionner, ce n’est plus qu’un informe amas de débris ; ses excès de jeunesse, ses péchés de Bourgeoisie avait miné sa poitrine, ulcéré ses poumons ; la misère dans l’exil l’a achevé. Il vient de partir, cloué dans un étroit ponton, pour un autre plus profond exil, la transportation souterraine... Que la terre lui soit légère !... Quelle terrible chose pourtant que l’empire de la coutume ! Avec ses coups-d’Etat journaliers, elle nous poursuit de ses homicides involontaires jusque dans les étreintes du linceul !

Le jour de sa mort, (il faut tout dire pour faire honte à qui de droit), un proscrit qui n’en est plus un, un demandeur en grâce, un de ces ivrognes qui ont plus d’alcool dans le ventre que d’esprit au cerveau, un de ces politico-braillards, comme il y en a trop, prit, de concert avec un autre pochard, qui lui du moins n’a pas demandé grâce, et ne se fait pas nourrir ni par femme ni par enfants, l’initiative d’une liste de souscription "pour rendre les honneurs funèbres" au citoyen Chossat ; attendu, disait-il, qu’il ne fallait pas qu’un proscrit fut enterré comme le menu des mortels dans la fosse commune et conduit au cimetière par le char de la municipalité ! Il voulait même qu’on passât la nuit auprès du cadavre, qu’on le veillât... Veiller un mort !... Et, comme il ne se sentait pas de disposition à faire cette noble besogne lui-même, il voulait qu’on payât un garde-malade, c’est-à-dire non, un croquemort pour tenir compagnie au corps mort... De plus, je ne sais qui ou je ne sais quoi, mais un niais ou un roué alla faire insérer l’avis de décès et l’avis de convocation dans le journal à l’uniforme de l’Empire. Le plus infâme des journaux allemands ou américains n’eut-il pas été préférable, au point de vue de la dignité de la proscription ? Mais de pareils crétins n’ont pas le sentiment de la dignité. Le résultat de tout ceci fut que personne ou presque personne ne se rendit à l’appel : pour ma part, j’eusse cru, en y allant, commettre une action réactionnaire.

Le lendemain, le corbillards des riches, payés par les souscripteurs, conduisait au cimetière les dépouilles mortelles du malheureux Chossat. Je dis malheureux, car si ses restes avaient pu parler, ils auraient protesté, je n’en doute pas, contre ses exécuteurs funéraires. Arrivé sur le lieu d’inhumation, dans le carré réservé aux proscrits, et en apercevant leurs tombes nues : "Comment ! — dit un des démoc-soc du cortège — c’est là le cimetière des proscrits ! et il n’y a pas seulement une croie dessus !" — Une croix ! il leur faut des croix ! ! ! N’est-ce donc pas assez de la porter de son vivant, lui fut-il répondu par un socialiste qui les avait suivi en curieux, faut-il encore la porter étant mort ?

Comme il était tard, et que la fosse n’était pas encore creusée, on ne put mettre le cercueil en terre ce jour-là. Grand émoi parmi la congrégation de la sainte république, et chacun de s’écrier que c’est abominable, qu’on a jamais vu de pareil, et qu’on ne peut ainsi abandonner le corps d’un ami politique, le laisser passer la nuit à la belle étoile ; et s’il allait pleuvoir donc !... (Croyaient-ils par hasard qu’il allait s’enrhumer ?) Et, afin qu’il ne fut pas mouillé par la pluie ou, que sait-on, dérobé par les voleurs, nos esprits forts donnèrent au gardien deux dollars pour avoir la permission d’entrer leur cadavéreuse relique dans une espèce de petite chapelle ou reposoir o pourrissaient d’autres charognes. Et tous ces citoyens-là, ça se dit socialistes !... Les Zouaves et les Turcos, à coup sûr, sont plus féroces, mais si bruts soient-ils, ils ne sauraient l’être davantage que nos pseudo-révolutionnaires. Pourquoi, pendant qu’ils étaient en train, ne le faisaient-ils pas bénir par un prêtre, comme un arbre de la Liberté !...

Huit ans, dix ans d’exil !... et n’avoir rien appris, rien oublié... C’est à faire douter du Progrès quand on se heurte à d’aussi tenaces stupidités.

Un mot encore au sujet des inhumation. Bien qu’il en soit mention plus loin, dans l’Humanisphère, lorsqu’on s’adresse à des intelligences vierges et qu’il s’agit de les défricher, d’en faire tomber les broussailles, d’en arracher les préjugés profondément enracinés, on ne saurait trop y revenir avec l’effort de la parole, avec le soc de la discussion.

Eh quoi ! quand Lamennais, un prêtre ! mais un prêtre il est vrai, réfractaire à l’orthodoxie cléricale, donna dans ces derniers temps l’exemple du mépris des "honneurs funèbres," se peut-il que des ouvriers se disant socialistes témoignent par leurs paroles et par leur conduite d’un amour aussi dépravé de ces mêmes "honneurs ?"

Si l’auteur des Paroles d’un croyant demanda à être enseveli, sans pompes politiques ni religieuses, dans la fosse commune, la terre la plus susceptible d’être profanée, comme diraient des civilisés, c’est-à-dire d’être retournée, c’est qu’il avait l’intuition de la résurrection parcellaire et qu’il voulait que son corps fut enfoui le moins avant possible dans les entrailles du sol, afin de remonter plus vite au jour, de renaître, — en passant plus promptement par les mille formes de la transformation, — à la vie de la lumière, la vie mouvementée et radieuse, la vie d’outre-tombe, la réincarnation dans l’Humanité.

Peu d’hommes savent vivre, beaucoup moins encore savent mourir. Lamennais, lui, est mort en homme. Quelles que soient les fautes de sa vie, il les a rachetées à son heure dernière par un trépas socialiste. Comme les gladiateurs sanguinaires, ces zouaves de l’ancien cirque, qui tombaient dans l’arène avec grâce et expiraient avec le sourire aux lèvres, il a, lui gladiateur pacifique, mordu la poussière avec la grâce et le sourire de la vérité au front. Pensée humaine, feras-tu moins que les dames romaines, n’y applaudiras-tu pas ?

Ah ! si Richesse savait ! certes, elle ne se ferait pas embaumer et sceller dans des cercueils de plomb et des tombeau de marbre. Combien il est curieux de voir les conservateur de l’immobilisme social punis par o ils pêchent, attenter, autant qu’il est en eux, à leur vie future en s’immobilisant, en se momifiant encore après leur mort dans de vaniteuses sépultures. — Une des plis terribles vengeances que, par esprit de représailles, le peuple pourrait vouloir exercer contre les réacteurs, un châtiment digne de leurs crimes, ce serait de les laisser mourir de leur belle mort et de leur infliger alors le supplice de l’embaumement dans un caveau hermétiquement fermé et à plus de cinquante pieds en terre au-dessous du niveau du sol... Vous n’avez pas voulu, leur dirait-il, vivre de la vie du progrès, vous conserver en vous révolutionnant, nous allons, à notre tour, vous conserver en suspendant le mouvement, en paralysant le travail de rénovation de votre cadavre, en le détenant le plus longtemps possible dans l’inertie et les ténèbres. Vous nous avez imposé le néant, à nous vivants, nous vous imposerons le néant à vous morts... Quitte à quitte ! ! !

Dans je ne sais quelle fouille, et en brisant le couvercle d’un tombeau antique, on trouva une fois une momie parfaitement conservée, et dans les mains de cette momie un oignon également intact. Au sortir de ses mille ans de séquestration et de léthargie, on planta l’oignon dans un champ propice et il poussa tout comme les oignons de la dernière récolte et il produisit tout comme aux. Le cadavre est aussi un oignon. Comme l’oignon, qu’on l’emprisonne, qu’on le mure dans un sépulcre, et on arrête la circulation, on empêche la sève de fermenter, la vie de jaillir. Qu’au contraire on le plante à fleur de terre, qu’on le place dans ses conditions les plus favorables de décomposition, qu’on la facilité, qu’on la précipite même par des moyens chimiques, et, en se décomposant, il projettera au-dehors ce qu’il contient en germe, il produira ce qu’il est appelé à produire, le renaissance parcellaire de l’homme dans l’Humanité.

Donc point de tombeaux, point de fosses réservées, ou le moins possible de tombeaux, de fosses réservées, ces monuments de la vanité et de l’idiotisme humain.

Point de procession de la superstition politique ou religieuse, de ces grimaces de deuil, singeries menteuses qui insultent par leurs pompes ridicules à la raison vivante, sous prétexte d’honorer les morts.

Aux morts comme aux vivant le champ libre.

Aux morts comme aux vivants des manifestation dignes de la Liberté.

Sachons vivre et mourir pour la Révolution et non pour l’Immobilisation.


 

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