Les Idées.Comme dans le calice dune fleur le vent, un insecte ailé, ces messagers de léchange séminal, y dépose un germe qui féconde ; de même dans le cerveau de lhomme la vue, louïe, le toucher, le goût, lodorat, ces messagers du pollen intellectuel y apportent leur travail prolifique, le fluide ou la poussière fécondante, le germe et le développement des idées ; et de même aussi dans le calice ou le cerveau de lHumanité, lagriculture lindustrie, les arts, les sciences, ces messagers de la régénération sociale, y apportent et y développent des semences de progrès qui deviennent gerbe un jour. Il en est des idées comme des fleurs. Toute idée en bouton, toute idée en progrès demande à sépanouir à la clarté publique : elle étrangle dans son étroit corsage, dans sa virginale tunique ; la sève, la passion lagite ; il lui tarde détaler sa gorge naissante, sa corolle pleine de moites senteurs aux baisers dévorants du soleil. Toute Idée épanouie, toute idée fanée, toute idée qui a épuisé son parfum dans les embrassements de lapothéose, toute idée, enfin, penchée sur sa tige flétrie doit tomber pétale à pétale, doit mourir, doit livrer naissance à de nouvelles idées. On nefface pas les rides du front ; on ne répare pas des ans lirréparable outrage ; on ne rajeunit quen revivant sous forme nouvelle, en se régénérant, en passant dune existence qui finit à une existence qui commence, en émanant de soi dans les autres. Les Idées ne sont pas dessence autocratique et divine, comme on a cherché à nous linculper dans notre enfance, mais dessence démocratique et humaine. Elles ne tombent pas du ciel, elles poussent de terre. Elles ne descendent pas de un à tous, elles montent de tous à un, à quelques-uns, à chacun. La sève descend-t-elle donc de la tige à la racine ? Non ; cest la sève, au contraire, qui monte de la racine à la tige. La penseur qui émet une idée neuve, qui exhale un parfum de son front német cette idée, nexhale ce parfum que parce quil la puisé dans la foule à létat délaboration, daliments épars et clandestins : en lépanouissant au jour, il ne fait que résumer, comme la plante dans sa floraison, les sucs alambiqués par la tige. Nul ne peut se dire le propriétaire ni même le producteur exclusif dune Idée. Cerveau ou calice humain, il nen est que le possesseur éphémère le tamiseur obligé ; il est le tube, le vase, le filtre qui layant reçue brute du grand réservoir populaire, ce laboratoire souterrain de lintelligence ascensionnelle, la déverse ensuite dans le public, lépand à la lumière sous forme dar[o]mes. Lidée est un liquide passé par la fermentation à létat de gaz ; cest un fluide qui ne peut demeurer emprisonné dans les pétales du cerveau pas plus que lencens dans la corolle tamisée de la fleur. Produit des couches inférieures, mouvement de bas en haut, gravitation incompressible, lidée est un baume électrique qui sexhale impalpablement de lhomme par tous les pores du front, par toutes les fissures du visage, et de lHumanité par tout ce qui sent, pense et raisonne sous sa face universelle. Comme dans lhomme il y a le cerveau, foyer où arrivent en se coordonnant, en sharmonisant toutes les sensations du corps pour se répercuter, linstant daprès, au dehors ; de même dans lHumanité il y a aussi ce quon pourrait appeler le cerveau, cest-à-dire les hommes ou les peuples qui, par leur labeur intellectuel, sélèvent au-dessus du vulgaire, foyers de coordination et dharmonisation des sensations de la masse. Ainsi, des hommes, des peuples de lAsie, de lInde, de la Chine, ont été dans lantiquité, ce vivant et supérieur organe, organe qui ne meurt sur un point que pour renaître sur un autre. LEgypte, la Grèce, Rome ont succédé à lInde, à la Chine, ces crânes éteints, ces cratères fermés. De lorient, la face lumineuse sest avancée à lOccident. LEurope et dans lEurope plus particulièrement la France et dans la France plus particulièrement Paris est devenu la tête de lHumanité. Paris, la Paris même de la Décadence, est aujourdhui encore le foyer qui reçoit et répercute les sensations du monde social. Cest encore de là que lIdée, lave révolutionnaire qui salimente de luniverselle circulation des hommes et des produits, doit déborder sur les institutions royales, cléricales et bourgeoises, sur la séculaire exploitation de lhomme par lhomme et faire, en lenterrant, de cette ruine vivante une ruine pétrifiée, un autre Herculanum. Quand Rome, ce cerveau qui avait été dévoré par la lèpre de lorgie, par les vers rongeurs de la débauche avant dêtre broyé, crâne vide, par le pied des Barbares : quand ce foyer, dintellectuel, fut devenu pestilentiel, quil eut cessé dexister, lHumanité resta longtemps comme décapitée. Lente fut la formation dun nouveau centre didées. Ce fut dans quelques rares monastères, asiles en ce temps-là du travail et de la méditation, que florit clandestinement et dans lombre la pensée progressive de la race humaine. Cest au fond de misérables cellules, sous le manteau du christianisme, que sélaborent les sciences et lesprit de solidarité. Cest là que viennent aboutir les fibres universelles de la masse souffreteuse et qui espère en un avenir meilleur. Le moine, non pas la généralité, mais lexception parmi les moines, cette victime cloîtrée, ce travailleur martyr et condamné par la retraite, où il a cherché refuge contre le brigandage des seigneurs, au jeûne de lamour sexuel et des jouissances mondaines, sen dédommage par les charmes de létude et par les enbr[â]sements dun amour humanitaire ; il résume les aspirations éparses des générations au [m]oyen-[â]ge, comme aux beaux jours dAthènes le philosophe, lartiste les résumaient pour cette période de lantiquité ; avec cette différence que du temps dAthènes, phase de grandeur, le progrès relatif était ex[h]ubérant de coloris et de parfum, quil népanouissait dans une saison printanière, à lair tiède, sous des regards propices et des cieux rayonnants ; tandis quau moyen-âge, phase de décadence, il végétait p[â]le et amaigri au vent glacial de la terreur et du silence, entre les pierres féodales, et sous les sombres voûtes des couvents. Cest encore aujourdhui comme au Moyen-Age. Seulement, le moine ne porte plus la robe, mais le paletot râpé ou la blouse. Sa cellule sappelle une mansarde ou une garret. Cest là que le prolétaire, un trop petit nombre dentre le grand nombre, en rentrant de son travail manuel, et surexcité par le jeûne, par la privation de toutes les satisfactions individuelles et sociales, se livre à la méditation, à létude ; quil sélève par le labour de la pensée au-dessus du vulgaire, pénible entendement dont il est le lucide produit, grossiers raisonnements dont il est le résumé subtile. Médium, mais médium intelligent et non inepte, il entre, par lintuition et la mémoire, par la logique de ses attractions, en une sorte de communication magnétique avec tous les êtres humains dune classe, dune nation, dun continent, du globe. Il répercute lidée qui lui arrive ainsi une à une par tous ces fluides, par toutou ces fibres, comme le mot à mot dun télégramme par le fil électrique, et il la transmet à la clarté publique, phrase parlée ou écrite, dépêche du peuple souterrain, manifestation de la sève ou de la volonté commune. Les princes, les prêtres, les bourgeois, tous les réacteurs civilisés qui ne jugent de la valeur, cest-à-dire de la force dun homme politique que par le nombre de ses sujets, de ses soldats, jugent de la même façon lhomme, lindividu révolutionnaire. Tous ces idolâtres de lautorité, habitués à saluer comme chef quiconque sort des rangs, à le saluer avec des génuflexions de servilité, sil a nom César, ou avec des huées de dérision, sil a nom Christ, se prennent à rire de pitié quand ils voient une individualité sans adhérents apparents exprimer une Idée quelque peu originale, une idée nouvelle, une idée séditieuse pour eux, une idée radicalement anarchiste. " Cest un homme seul, " disent-ils. Et par là ils entendent que ce nest rien de sérieux, rien de dangereux. Et tous leurs comparses de faire chorus. Ah ! sils nétaient aveugles et sourde à lendroit de lintelligence, ils sauraient quen fait didées, et didées révolutionnaires surtout, il ny a pas, il ne peut pas y avoir dhomme seul. Loin de rire de pitié, ils trembleraient de peur en supputant quelle puissance de volonté, quelle force immense il a fallu à la masse comprimés pour produire cette libre parole, ils verraient que toute pensée nest quune projection de la foule, que tout novateur nest que le piston, la soupape doù jaillit la vapeur, et que tout jet de vapeur ou didée atteste, dune manière toujours formidable, lébullition du fluide dans la chaudière ou dans la multitude. Oui ! nous les socialistes, nous les anarchistes de tous les points du globe, atômes cervelains de lHumanité dont le centre intellectuel tend de plus en plus à être partout et nest absolument nulle part ; nous les négateurs de toute divinité céleste ou terrestre ; nous les matérialistes, et qui, par conséquent, voulons cette matière la plus pure, la plus belle, la plus libre des choses ; oui ! nous sommes la manifestation normale de luniversalité humaine, la branche verdoyante du progrès latent de ses Idées. Si petit que soit notre nombre, il résume le grand nombre ; car cest du grand nombre que lui vient la sève, laliment. Cest le grand nombre qui, par sa fermentation, le pousse hors du fumier civilisé, et lui impose de traduire par la parole ou la plume ses aspirations libertaires éparses dans le cerveau de tous. Aussi, il fl[o]rira, il fructifiera ! Les déistes, les autoritaires, les conservateurs de tout dogme gouvernemental, de toute exploitation et de toute ignorance ; les croyants, faux ou vrais en la Sainte Eglise Catholique, à la Bible, à lEtre Suprême, à la Déesse Raison, à toute espèce de superstition ancienne ou moderne, aux revenants, aux sorciers, aux âmes, aux esprits ; tous les spiritualistes quand même, ces branches mortes qui tiennent encore au tronc où la vie circule, mais qui nont plus daffinité avec sa moëlle ; toutes ces idées vieillies, pourries, derniers vestiges du Passé, tomberont bientôt de lArbre Humanité, émondé par les brises de lAvenir. Et de jeunes pousses les remplacement et monteront du tronc au faîte. Ce qui était à la cime rentrera sous la terre et ce qui était sous la terre sépanouira à la cime, passant du doute à la réalité, de lombre au soleil ! Que le Déisme, le Monarchisme râle ses derniers soupirs. Les temps sont proches où le Socialisme, lAnarchie deviendra une vérité. Si les idées du Passé, idées déracinées, donnent encore, hélas ! leurs feuilles mortes, le idées de lAvenir, idées vivantes implantées dans le Présent, donnent leur bourgeons verts. Les fibres de lAnarchisme, sentant enfin latmosphère séchauffer autour delles, brisent les mailles qui les retenaient captives. Elles sortent de leur torpeur, elles envahissent les rameaux renaissants de lHumanité et y déroulent vigoureusement leur spirale progressive, étalant leurs nervures croissantes au front des générations nouvelles. Les idées dil y a vingt ans, dil y a dix ans même, semblent des idées dun autre siècle, tant le mouvement de la pensée révolutionnaire, de lopinion publique, a fait de chemin. Ce nest plus seulement la forme de la Royauté ou de la Divinité quon attaque aujourdhui, cest lAutorité dans son principe, cest la Divinité et la Royauté en elle-même et sous toutes ses métempsyc[h]oses : Dualité, Paternité, Délégation, Capital ; Religion, Famille, Gouvernement, Propriété. Linsurrection des idées contre le monarque du ciel ou les monarques de la terre nest plus politique, elle est sociale ! Ce nest plus maintenant une révolution de paradis ou de palais quil lui faut, cest une révolution radicale, la substitution de la Liberté pleine et entière à la pleine et entière Autorité. A bas les oisifs, à bas les parasites ; à bas tout ce qui consomme sans produire, dit-elle : à bas le maître céleste, lexploiteur des mondes ! à bas les maîtres terrestres, les exploiteurs des hommes ! Quest-ce que luniversel Dieu ? Tout. Que doit-il être ? Rien. Quest-ce que la matière universelle ? Rien. Que doit-elle être ? Tout. Et, fraternelles insurgées, les idées proclament luniverselle autonomie, lautonomie de chacun, le gouvernement des mondes et des hommes par soi-même, la Vie étant le Mouvement, le Mouvement étant producteur du Progrès, et le Progrès solidaire et infini dans ses attractions. |
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