L’Echo des Bourgeois

L’apparition du Libertaire a chatouillé désagréablement l’épiderme de la république rousse. La vue d’une feuille rouge la met toujours en fureur. Aussi a-t-elle agité ses naseaux et montré ses cornes. Seulement, un bœuf n’est pas un taureau, pas plus qu’un eunuque n’est un homme ; et la bourgeoisie (j’en ai bien peur pour elle) n’est pas plus homme que taureau : elle a trop de graisse pour cela.

" Mais aussi, prolétaires, de quoi vous mêlez-vous ? Vous voulez écrire, avoir des idées à vous ou discuter les idées des autres : quelle impertinence ! Et où donc avez-vous été à l’école ? Dans quel collège avez-vous fait vos classes ? Et si vous n’êtes ni des ès-sciences ni même des ès-lettres, de quel droit osez-vous toucher à une plume ? Sachez-le, il n’appartient qu’à nous – les élèves du séminaire ou de l’université, nous qui possédons toutes les langues mortes – de parler et d’écrire pour les vivants. Eh ! où en serions-nous, bon Dieu ! si ceux qui manient l’outil voulaient aussi manier la plume ? Ca, vraiment, ne faudrait-il pas, à notre tour, que nous prissions la truelle ? Voilà qui serait joli. Ces ouvriers... ça fait pitié. Comme si nous n’étions pas fait pour les diriger et eux pour s’incliner et nous servir. "

Ainsi parlent les fils de la bourgeoisie, et cette voix fait écho.

Malheureusement, pour ces messieurs, les prolétaires sont las de tirer les marrons du feu. Il faut que Bertrand en prenne son parti ; mais il n’y a plus trop à compter sur Raton. Dorénavant Raton ne veut plus s’échauder pour les autres ; il ne craint pas les ampoules, mais il veut en avoir les profits.

Oui, les prolétaires ont de ces aberrations, de ces divagations là. On peut bien, du haut de sa grandeur, les traiter de mannequins (n’est-on pas la noblesse et la royauté de l’intelligence !). Mais il faudra renoncer bientôt à les traiter en mannequins. Sans doute, ils n’ont pas à leur service, comme messieurs les bourgeois, de bonnes carabines Minie ; ils n’ont que des sabres de bois et des pistolets de paille ; mais avec ce bois et cette paille ils incendient et font capituler les châteaux-forts, témoins le Château-d’Eau en Février, la caserne des Minimes en Juin... Aujourd’hui, certains de ces Jacques là sont des débris et des débris usés, il est vrai, mais ils ont encore des fibres sous la peau et, qui plus est, de la térébenthine dans leurs bidons.

Ah ! messieurs les bourgeois, vous en êtes encore là, à blaguer les prolétaires sur leur ignorance. Mais ils la déplorent encore plus que vous ne vous en réjouissez. Et à qui la faute s’ils sont ignorants, dites ? Est-ce à eux ou à vous qu’ils le doivent ? Condamné dès leur bas âge aux travaux forcés, ils manoeuvraient laborieusement, péniblement, à produire pour vos pères, alors que vos père exploitaient charitablement leur misère pour solder vos instituteurs. Et quelle est-elle encore que votre instruction ? Le savez-vous seulement, le frrrrançais ? Ma parole, quand je lis l’article auquel je répond, j’en doute. Et puis, qu’est ce que l’instruction jésuitique ou universitaire ? Est-ce la science ? C’est pour le coup que j’en doute bien davantage. L’Echo en est à son vingt-cinquième numéro ; a-t-il émis une idée, développé un principe ? Quel est son prétendu socialisme, quelle forme, quelle couleur a-t-il ce socialisme là ? O bourgeois perroquets, débiteurs de phrases apprises, est-ce donc de la science sociale que de crier à tout venant contre Bonaparte ? Est-ce de la logique révolutionnaire que de s’en prendre à un seul – petite individualité qui n’est qu’un effet dont la généralité est la cause ? Bonaparte mort, c’est un cheveu de moins sur la tête de la Réaction, ce n’est pas en lui arrachant la perruque qu’on la tuera, c’est en lui faisant tomber la tête, c’est en abattant la caste bourgeoise, chef branlant posé sur l’ignorance des masses. Allons ! une fois, une toute petite fois seulement, montrez-nous ce que vous avez dans la cervelle. Mais montrez-nous le. Expliquez-nous un tantinet votre socialisme moderne. Voyons, qu’est-ce que ça ? ça va-t-il sur l’eau ? ça t’il des jambes ?...

Et d’abord : – Que pensez-vous du gouvernement ?

– Apprêtez-armes contre Bonaparte !

– Et de la famille ?

– En joue le Bonaparte !

– Et de la propriété ?

– Feu sur Bonaparte !

– Et de la religion ?

– Feu ! Refeu sur Bonaparte !

Est-ce que Bonaparte est la réponse à une seule de ces questions ? Ah ! ce n’est une réponse que pour ceux qui, avides de bruit argentin et de pouvoir officiel, visent à la succession de l’autorité, depuis la place de dictateur ou de commissaire jusqu’à celle de gendarme ou de garde-champêtre.

Bonaparte. Bonaparte, toujours Bonaparte. Eh ! tonnerres, vous me cassez les oreilles avec cette vieille rengaine. Vous finiriez par me le faire trouver moins hideux qu’il ne l’est réellement ; car enfin, après tout, si j’étais forcé à un choix entre vous et lui pour éditer des idées révolutionnaires, j’aimerais encore mieux lui que vous. Son socialisme n’est ni plus antique ni moins moderne que le vôtre.

Ah ! oui-da messieurs les plagiaires de Mazini, ce sont les socialistes comme nous qui avons perdu la république. Et laquelle, s’il vous plaît ? Eh bien ! je vais vous le dire : c’est la république renouvelée des Grecs ; car ce mot de république, comme toute autre dénomination gouvernementale, n’a jamais représenté, dans le passé comme dans le présent, que des monstruosités sociales, un assemblage de maîtres et d’esclaves, de citoyens et d’ilotes, de bourgeois et de prolétaires. Dans pareille république, c’est le public qui a toujours été la chose gouvernée par des Grecs. Oui, les socialistes comme nous ont perdu cette République, et, si elle reparaît jamais, ils la perdront encore. Ils le disent comme ils le pensent, et ils s’en vantent. ! Ils ne se contenteront pas seulement de la ridiculiser, de la caricaturer, ils la détruiront. Les socialistes comme nous, ce qu’ils veulent, savez-vous, c’est la liberté et non l’autorité, c’est la république sociale et non celle du privilège ; ils ne se paient pas de mots, ils veulent la chose, et ils l’auront... ou du plomb !

Ces socialistes là, ils étaient contre le gouvernement provisoire quand il proscrivait le drapeau rouge ou qu’il mitraillait les ouvriers de Rouen.

Ils étaient avec la manifestation du 17 Mars contre la garde bourgeoise ; avec celle du 16 Avril contre l’autorité bourgeoise ; avec celle du 15 Mai en faveur de la solidarité des peuples.

Ces socialistes là, en Février, ils étaient contre la destruction des machines, contre le bannissement des étrangers, contre les 45 centimes, contre le paiement des loyers ; ils répudiaient l’impôt décrété par l’Etat et l’impôt exigé par la propriété, ces deux exactions.

En Juin, ils étaient avec les ouvriers contre les patrons, avec les volés contre les voleurs, avec les assassinés contre les assassins, avec les martyrs contre les bourreaux ; ils étaient avec la république insurgée contre la république légale ; avec les démolisseurs de la propriété contre ses souteneurs, avec la grande et fraternelle famille humaine contre la petite et fratricide famille.

Ce jour-là, ils n’ont pas, comme les faiseurs de coups d’Etat de tous les régimes, signé des ordonnances pour appeler les canons de Vincennes dans les rues de Paris, ni préparé de longue main et dans l’ombre cette horrible boucherie de prolétaires.

Mais ils étaient avec les convois de prisonniers qu’on menait aux abattoirs, et à qui les élèves des Ecoles entaillaient les doigts ou les poings à coup de sabre pour les démenotter (comme au seuil de l’Hotel de Ville), et les précipiter ensuite dans les caves, et les y achever à coups de fusil. Ils savent cela que les caveaux des Tuileries, le Champ-de-Mars, le clos Saint-Lazare, les terrains de Ménilmontant, la place du Panthéon, les carrières d’Ivry, tout Paris enfin jusqu’au delà des murs d’enceinte fut jonché de leurs cadavres. Trente mille des leurs traînés par les cheveux ou la barbe, déshabillés à coup de baïonnettes, mis en lambeaux par les balles furent alors lâchement massacrés par les bourgeois de la République : et cela, après le combat et par trahison encore, au mépris de la foi jurée, en violation des traités placardés sur les murs. Trente mille autres furent enterrés vivants dans les pontons et les casemates. La transportation, c’était encore l’immolation. il fallait bien varier ses plaisirs... Après l’orgie du sang l’orgie des larmes !

Oh ! imprudents ! ne réveillez pas les morts : les morts ont la tache de sang au cœur, vous, vous l’avez aux mains.

Un crime est un crime ; ce n’est pas en cherchant à dissimuler qu’on le rachète, c’est en l’avouant et en témoignant de son repentir. Bourgeois, ce mois vous rappelle votre crime. Vous persistez dans l’impénitence finale : vous êtes restés les mêmes d’il y a dix ans ; vous n’avez rien appris ;eh bien, soit ! Nous non plus, nous n’avons rien oublié !

Ceux qui ont perdu la République, même la tricolore, ce sont ceux qui voulaient perdre la Révolution, c’est le gouvernement provisoire en masse, ce sont tous les délégués du peuple, un seul excepté, celui qui n’avait accepté sa nomination que comme une ironie, Proudhon enfin, l’infatigable agitateur ; ceux qui ont perdu la République, ce sont les propriétaires, les boutiquiers, les petits et grands capitalistes, les jésuites de toutes robes, les bourgeois, tous les bourgeois, rien que les bourgeois. Et ils l’ont perdue en haine et par peur de l’affranchissement du prolétaire.

Et le prolétaire qui veut s’affranchir, lui ! Voilà le nœud de la question. Qui le tranchera de l’idée ou du glaive ? L’un et l’autre.

Allez, bourgeois, dormez tranquilles sur la foi de vos éteigneurs de lumières ; verrouillez-vous dans vos préjugés. Le couvre-feu est sonné ; bonne nuit, bêtes et gens.

Et vous, serfs du travail, mes compagnons de mansarde et d’atelier, ne vous laissez pas endormir par des phrases crépusculaires, tenez-vous en garde contre l’esprit bourgeois : ils n’y a que trop de bourgeoisons sous la blouse... Nous sommes dans le mois des souvenirs : échappés de Juin, souvenez-vous de vos blessures ; fils des assassinés, souvenez-vous de vos pères. L’heure est solennelle : Prolétaires, veillez !

Cet article était écrit vers le milieu de Juin ; L’Echo en a eu vent, et, profitant de l’avantage d’une publication bi-hebdomadaire, il a pris les devants. Sa riposte n’est rien qu’un piteux galimatias. – Ô les bavards !, comme dirait Proudhon. – Il y a là-dedans bien des paroles lancées en l’air qui pourraient lourdement retomber sur la tête de qui les a lancées ; il y a même des couplets qui me plaisent dans ce pot-pourri. Mais je dirai simplement ceci : – Eluder une question n’est pas répondre. – Si vous écrivez, c’est que vous avez appris à penser, ô polémiste ! Ne soyez donc pas si discret, pensez tout haut.


 

[article à imprimer]


 
[article précédent]  [article suivant]  [sommaire du n°2]  [accueil]