Anniversaire du 24 Février

Les républicains-socialistes de toutes nations résidant à New-York ont célébré par un banquet, à Steuben-House, cette date qui fut une émeute européenne. Des discours en allemand, en italien, en français y ont été prononcés. Et tous, en général, ont été l’expression de la pensée révolutionnaire et sociale de nos jours, sauf exception toutefois, — celle du docteur Fuster, — qui est encore venu parler de son "grand Napoléon et de ses grenadiers" récidive qui a été accueillie par les murmures de l’assemblée, ce qui a été cause que le malencontreux orateur a immédiatement viré de couleur en substituant à l’épithète de grand", celle de "polisson"... Où les caméléons politiques ne se fou[r]rent-ils pas ?

Une autre remarque, plus pénible à faire, c’est que ce sont toujours, et dans toutes les manifestations républicaines et socialistes produites à New-York, les mêmes orateurs invariablement qui prennent la parole ; ce sont toujours MM. Leseine, Dime, Tuffer, Debuchy. Ce n’est pas un reproche que je leur adresse à eux, bien au contraire, mais à ceux qui gardent le silence sous prétexte qu’ils ne savent pas parler. Tout homme qui pense peut exprimer sa pensée. Il ne s’agit pas d’ailleurs d’aligner des phrases plus ou moins sonores, plus ou moins gonflée de vent et vides de sens, mais de traduire au jour, en quelques mots ou en quelques pages l’idée révolutionnaire qui vibre en nous. Si la vanité de parler pour ne rien dire est un vice, la modestie exagérée ou vanité retournée n’en est un moins grand. Il est honteux et c’est d’une nature d’esclave de s’accroupir dans sa timidité ou sa paresse et de se bâillonner volontairement, quand on porte en soi un cœur et une cervelle. Les meetings, les réunions populaires doivent être une occasion pour chacun de s’y manifester, ne fut-ce que par un mot, par une phrase, aujourd’hui l’un, demain l’autre. Tout le monde est apte, tant bien que mal, à formuler sa pensée. Se retrancher dans son incapacité oratoire, c’est avouer implicitement qu’on est incapable de penser. C’est dire, en réalité, qu’on est révolutionnaire que de nom et qu’on ne l’est pas de fait. C’est oublier que "Révolution oblige." C’est faire comme ces nobles de la féodalité qui se vantaient de ne pas savoir signer leur nom ; c’est les parodier en se targuant de ne pas savoir signer ses principes. Les principes, vous les avez signés de votre sang, direz-vous. Cela ne suffit pas. Il faut, comme les révolutionnaires chrétiens, du temps que le christianisme était la révolution, les sceller aussi de la parole, les confesser de vive voix. Le sang coule à terre et s’efface sous les pieds des générations ; le verbe, fluide lumineux, plane sur les fronts, s’y développe et y propage le progrès.

Ces réflexions terminées, rendons justice à la bonne harmonie qui dans cette soirée a régnée entre tous les convives. Contrairement à l’antique usage, la suppression de la présidence semble désormais un fait accompli. Aucun maillet autoritaire n’a retenti dans l’enceinte, comme un tonnerre de Dieu, pour imposer l’ordre. Et, malgré cette absence de sceptre et de brutalité, ou plutôt à cause de cette absence même, l’ordre n’a pas un instant été troublé ; la plus fraternelle entente n’a cessé de témoigner en faveur de la plus radicale anarchie. Il faut dire aussi que ce n’était pas une manifestation de masculins exclusivement, mais d’êtres humains. Un grand nombre de femmes et d’enfants s’étaient rendus à cette solennité, et leur concours en avait fait une réunion des plus attrayantes. Il n’y a pas de vrai[e]s fêtes, populaires ou autres, sans les femmes et les enfants. C’est de la diversité des âges et des sexes que doit se composer toute société. Vers la fin de la soirée, une jeune fille dont la voix est très pure et juste a chanté " le Cr[é]do républicain," comme pour prouver que les femmes n’étaient pas seulement là spectatrices passives, mais présentes aussi par la pensée et par l’action. Il se faisait tard. Il eut été à désirer que la manifestation se termina ainsi. Nous n’aurions pas à déplorer la fâcheuse inspiration d’un des assistants masculins qui nous a fait subir " la Marseillaise," cette poésie en vieux frrrançais, qui peut encore faire les délices des joueurs d’orgues de barbarie, mais qui grince à faux sur les fibres des socialistes et sous l’archet de l’universelle harmonie.

Voici maintenant les discours.

M. HENRICKS invite les personnes qui voudront prendre la parole à se faire inscrire pour parler à tour de rôle.

M. Victor LESEINE :

Aux Révolutionnaires.

Citoyens,

Onze années d’exil nous séparent du jour où la tempête révolutionnaire de 1848 balaya la dynastie bourgeoise de 183. La nation subissait depuis dix-huit ans les exactions criminelles de cette royauté spoliatrice, lorsque le peuple, fatigué de l’oppression, résolut de recourir aux armes pour s’affranchir du joug des ministres concussionnaires, des pairs de France assassins et de l’odieuse corruption d’un pouvoir exécré.

La lutte du 24 Février fut aussi rapide que décisive, et bientôt l’insurrection triomphante annonçait au monde que l[a] France était libre et républicaine. Le peuple vainqueur, dédaignant d’user de représailles, inaugura sa souveraineté par un acte magnanime ; au lieu de livrer ses ennemis à la justice révolutionnaire, la généreuse phalange des combattants protégea leur vie et leur propriété. Le peuple, confiant dans sa force, avait abdiqué sa colère en brûlant sa dernière cartouche.

Les chants de victoire partis de Paris retentirent en Europe comme le bruit de la foudre ; l’idée révolutionnaire apparut sur tous les points : l’Allemagne, la Hongrie, l’Italie, les yeux fixés vers la France, levèrent spontanément l’étendard de la révolte ; tandis que le torrent révolutionnaire envahissait le duché de Bade, l’insurrection hongroise chassait devant ses baïonnettes l’imberbe César Autrichien ; le bruit de la fusillade, traversant l’espace, fit tressaillir les descendants des Gracques ; puis, comme au temps de Brutus, un cri de liberté, échappé du forum romain, alla réveiller les antiques souvenirs du capitole. L’appel aux armes des bords du Tibre ébranla le trône pontifical ; le vieux pape hypocrite, glacé par la terreur, crut voir tomber sur sa triple couronne les murailles du Vatican.

Ah ! c’est que le triomphe de Février 48 fut le signal de la Rédemption des peuples ; triomphe qui dura peu, citoyens, mais dont l’éclair illuminera les générations futures . Cependant, le peuple ivre de sa conquête ne s’aperçut pas que la trahison se glissait parmi ses mandataires provisoires ; en effet, la première pensée de ces faux tribuns fut hostile à la République. Le drapeau qui avait guidé le peuple dans la lutte fut insolemment arraché du fronton de l’Hôtel-de-Ville, puis traîné dans la boue. Encouragés par ce premier succès, nos réacteurs décrétèrent aussitôt la création d’une armée de 24 000 prétoriens dont chaque soldat reçut une haute paie de 1 fr. 50 c. par jour ; 1 fr. 50 c. par jour à des instruments passifs, n’est-ce pas une honte ! Et dans quel moment, citoyens, celui où le peuple, encore noir de poudre, sans travail, sans pain, vint loyalement mettre sa vie et sa misère au service de la patrie. Comment nos indignes mandataires répondirent-ils à cet acte de vertu civique ? Par la plus noire des trahisons, en frappant la République au cœur, par l’exécrable impôt des 45 centimes.

Alors, on vit surgir dans toute sa laideur l’auxiliaire naturel de toues les réactions, la cohue infernale des cafards en soutane envahit la place publique encore frémissante du combat ; et là, au milieu d’une foule en démence, le goupillon des jésuites aspergea le symbole de la Liberté. ô Liberté ! ta face sublime d[û]t se couvrir de honte au contact impur de ces prêtres imposteurs. Ah ! c’est que pour honorer ton culte et cimenter ton règne, ô vengeresse ! il faut autre chose que des ablutions d’eau bénite, autre chose que les jongleries sournoises des suppôts de l’inquisition. Le tour était fait, citoyens, la réaction en relevant sa tête audacieuse, confisquait à son profit la souveraineté populaire ; et l’écho des massacres de Rouen devint le prélude d’une boucherie européenne. Quel enseignement pour nous, citoyens. C’est que, pour être libre, il ne suffit pas de chasser un roi, ni de brûler un trône, il faut encore renverser tout ce qui touche à la royauté, depuis les hommes jusqu’aux institutions.

Onze ans de misères et de proscription ne serviront-ils qu’à nous laisser spolier encore ? Non, n’est-ce pas ? C’est que nos convictions se sont fortifiées à la rude école de l’exil. Ce qui prouve notre droit et la justice de notre cause, c’est que les castes qui nous mitraillaient jadis viennent aujourd’hui réclamer notre appui. Eh bien ! frères, je vous le dis avec une conviction inébranlable, si nous avions la faiblesse de confier nos destinées à ces trafiquants de libertés publiques, le lendemain de la bataille, nos cadavres serviraient encore de marche-pied à leur ambition. Car quiconque a trahi peut trahir encore, et, si le peuple n’y prend garde, la bourgeoisie européenne rouvrira le gouffre sanglant des réactions ; alors, comme après Juin 48, reparaîtront les décrets liberticides, les fusillades nocturnes, les bagnes et les proscriptions, l’échafaud et les gibets, les vieillards massacrés, les femmes fouettées ; puis, ceux qui survivront à ces horreurs pourront entendre encore les cris de la pudeur outragée expirant de désespoir sous la brutalité cynique des prétoriens.

Aurons-nous tant lutté pour voir renaître ces infâmes ? Si cela devait être, la mort serait le seul refuge digne des hommes de cur.

Révolutionnaires, il est temps de sortir de l’ornière où l’on voudrait nous retenir encore ; poursuivons notre tâche avec droiture, mais sans faiblesse. La vieille Europe est à l’agonie. Nous sommes à la veille de l’action... A l’action donc ; ne nous laissons pas intimider par les déclamations furibondes des adulateurs impériaux ; ces vils agents de police, n’ayant pu nous soudoyer, essaient par leurs insultes [à] nous attirer la réprobation publique, en invoquant bien haut le nom de la France.

Vous osez parler de la France, misérables ; ah ! c’est vous qui l’avez déshonorée, flétrie, prostituée aux jésuites, vous qui l’avez bâillonnée, écrasée sous vos talons proconsulaires ; vous, qui l’avez jetée sanglante et garrottée à la rapacité d’un bandit. C’est vous, enfin, qui avez souillé sa gloire en massacrant ses plus braves enfants ; non, nous ne sommes pas les fils de votre France impériale ; nous ne sommes ni vos frères, ni vos complices ; nous répudions les gouvernants qui ont livré la Pologne au sabre des Cosaques, comme nous renions ceux qui ont poignardé la République romaine. Notre patrie à nous, c’est la nation libre et fière, qui brisera vos trônes, renversera les barrières qui séparent les peuples, et qui donnera au monde la paix, le travail et l’égalité.

M. le docteur FUSTER, en italien et en français. (J’espère que le lecteur me saura gré de lui en faire grâce.)

M. Gustave DIME :

Aux peuples d’Europe.

Citoyens de toutes nations,

Le ciel s’obscurcit du côté d’Europe ! Un tonnerre souterrain gronde sourdement dans les flancs de la vieille société qui s’écroule dans la fange. De toutes parts le bruit des armes retentit, et une grande lutte se prépare ! Les potentats de chaque nation rassemblent leurs victimes pour les conduire à une affreuse boucherie ; et là, ô douleur amère ! plus d’un fils de prolétaire versera son sang pour river les chaînes de ses frères et laissera, dans le deuil et la consternation, ses vieux parents accablés de chagrin et de misère ! ! ! Mais, de ce grand choc des armes monarchiques, de ces flots de sang versés par le crime, pourrait bien sortir l’étincelle révolutionnaire qui doit à jamais foudroyer tous les Empires, Royautés et Principautés !... Peuples, attention, tenez-vous prêts, l’heure de la délivrance peut être proche, le combat suprême peut se livrer demain ! ! ! Cela ne dépend que de vous ! Au lieu de vous assassiner mutuellement dans une guerre fratricide, provoquée pour le plaisir de vos bourreaux, tournez vos armes contre vos tyrans ! N’oubliez pas que la plus sainte des guerres est la guerre de l’indépendance ; que vos ennemis sont ceux qui vous oppriment et que toutes les nations sont sœurs, toutes égales de par la Nature et la Justice ; que tous les hommes, de quelque couleur qu’ils soient, à quelle contrée ils appartiennent, sont frères ; et que quiconque domine et enchaîne ses semblables est un monstre d’infâmie qui doit être exclu du genre humain !

Arrière donc cet esprit de nationalité, ce vieux système du privilège, inventé par les potentats pour vous entretenir dans une haine farouche et sauvage, afin de vous diviser et de mieux vous asservir !... L’amour de la patrie est un mensonge pour vous, car vos oppresseurs vous ont ravi votre patrie et la terre natale n’est plus pour vous qu’une vaste prison, un sol inhospitalier où vous ne trouvez que des fers !... Votre véritable patrie existera quand vous aurez brisé vos entraves et conquis la liberté ! Votre patrie, c’est la république Sociale Universelle, la délivrance de l’humanité entière !... C’est donc pour conquérir cette grande patrie que vous devez voler aux armes comme un seul homme, et non pour défendre ce petit coin de terre qui vous sert de citadelle, où vous [y] traînez le boulet du mépris et de l’esclavage, sous la férule de vos despotes ! Et si demain s’engage de nouveau cette grande lutte de l’opprimé contre l’oppresseur, de l’exploité contre l’exploiteur, du prolétaire contre le patron, de l’esclave contre le maître, du bien contre le mal, n’oubliez pas que : " faire la révolution à moitié, c’est creuser son tombeau." Rappelez-vous du passé, et songez à l’avenir ! 1848 doit nous servir de leçon ! Rappelez-vous des journées de juin et du Coup-d’Etat, conséquences fatales de l’inconséquence et de l’inexpérience du peuple français... Quoi de plus inconséquent ? Il proscrivait un Royauté et donnait l’hospitalité à un Empire ! Il chassait par une porte les d’Orléans, et de l’autre rappelait les Bonaparte, cette race infâme et criminelle qui souille le monde de ses forfaits, qui fit verser le sang d’un tiers de l’humanité pour satisfaire son ambition personnelle !... Oui, nous le répétons à haute et intelligible voix, le Grand et le Petit Napoléon, l’Oncle et le Neveu ne sont que deux crétins, deux misérable, deux parjures, deux brigands rebelles révoltés contre la Nature et la Justice, foulant aux pieds tous les droits sacrés de l’homme, au mépris des lois et de l’équité. Tous deux ont commis les mêmes horreurs : le premier a fait le 18 Brumaire et le second le 2 Décembre ; l’un a poignardé la République, l’autre l’a assassiné[e]. Qui oserait dire le contraire ?... Personne... à moins que ce soit un ignorant ou un vil mercenaire, un plat valet rampant devant le héros du crime, et soldé par la caisse impériale, où va s’entasser la sueur du peuple français.

Nous disions donc que le peuple français avait agi avec inconséquence ; semblable à l’enfant qui joue avec le feu sans en connaître la cause et l’effet ; il jouait avec la Révolution sans en connaître les principes et les conséquences ; malheureusement, il n’était qu’un héros de barricade et non un profond socialiste ; un révolutionnaire enthousiaste d’un jour, fier de son triomphe et de sa gloire ; il n’avait pas étudié sérieusement la question sociale. Il inscrivait en gros caractères cette devise sublime : Liberté, Egalité, Fraternité, mots sonores qui n’existaient que de nom. Il voulait la Liberté ! et il donnait son suffrage à des capitalistes, des propriétaires, des patrons (voire même des évèques et cur[é]s), tous ceux qui avaient intérêt à le tenir dans une éternelle servitude. Il ne faisait que changer de maîtres. Il voulait l’Egalité ! et il ne démolissait pas les banques usuraires où s’accumulent tous les fruits de l’exploitation, et du vol !.... Il n’abolissait pas la Propriété, ce droit illicite qui engendre la corruption et la misère ; qui fait des riches paresseux étouffant d’indigestion dans leurs palais, et des pauvres travailleurs mourant de faim dans leur chaumières !... Et il ne destituait pas la magistrature vénale, qui plus tard se vendit à l’assassin de Décembre au lieu de la condamner !... Et il ne chassait pas la prétaille, cette secte de mendiants à robe noire, marchands de prières et d’eau bénite, ces corrupteurs de la jeunesse (car c’est dans l’immoral confessionnal que le prêtre donne aux jeunes gens les premières notion du vice et du libertinage ! c’est là que le vieux capucin, dans son manteau sacerdotal, au travers d'un grillage de bois, contemple avec une passion farouche les palpitations de la jeune vierge qui vient naïvement lui avouer ses premières sensations.) Ah ! à cette race menteuse et hypocrite, à ces reptiles impurs et rampants devant le plus fort, encensant et couronnant le crime au nom d’un Dieu fabriqué à leur image, il ne disait rien, il se contentait seulement de lui faire bénir les arbres de Liberté ! O enfantillage ! Il voulait la fraternité et il n’abolissait pas l’Armée, cette bande d’ignorants et de bandits disciplinés ; cette machine à destruction, qui peut favoriser les intrigues du premier ambitieux qui lui jette de l’or ; cet école du meurtre où l’inoffensif fils du peuple, par cette odieuse discipline, se transforme en assassin et vient égorger son père et sa mère, ses frères et sœurs ! Et, plus tard, cette même armée, avec qui il avait fraternisé après sa victoire, le fusilla, le mitrailla, l’assassina lâchement en se ruant comme des bêtes féroces, sur [des] enfants pleurant leurs pères, des épouses pleurant leurs maris et des mères pleurant leurs fils ! Ah ! vous les avez vu à l’œuvre, ces cannibales des temps modernes, ces anthropophages de nos rues, n’ayant de l’homme que la face et se livrant à toutes les fureurs de la bestialité ! ! !

Peuple, cette fois, ne faites pas votre Révolution qu’à demi ; ne reculez devant aucun obstacle, sans quoi vous creuseriez encore votre tombe ; déclarez la guerre à mort, terrible à tout ce qui s’attache au vieil ordre social, faites table rase de ses institutions viciées, de son organisation despotique, de ses préjugés stupides, car il faut que la Révolution s’accomplisse, depuis la cité jusqu’au hameau, depuis le palais jusqu’à l’atelier. Car, pour établir la vraie République sociale, où la justice et l’amour doivent régir l’Humanité, il ne faut pas qu’il reste un seul débris du vieux monde. N’écoutez plus ces charlatans qui vous ont toujours trahis ; ne vous arrêtez point aux petites choses, frappez droit au cœur de l’ennemi, au cri de mort aux despotes de tous genres et vive la République sociale universelle !

M. REIN[EEE]R s’exprime en allemand. Voici à peu près la traduction de son discours :

Quand en 1848, dans la nuit du 23 au 24 février, le tocsin populaire ébranla les tours des vieilles cathédrales, une immense émotion révolutionnaire s’empara de tous les cœurs. Encombrant les rues comme en un jour de fête, la multitude aux mille bras travailla à élever des barricades dans tous Paris. A ce signal de Paris, la cathédrale révolutionnaire, — répondit le branle de l’Allemagne, de l’Italie, de toute l’Europe.

Les peuples opprimés depuis tant d’années se sont réveillés ; ils réclament leurs droits imprescriptibles. Les tyrans tremblent ; leurs trônes chancellent sous l’effort des peuples. Mais les peuples vainqueurs, et comme toujours nobles et humains, oublient, à l’heure de la victoire, les crimes des oppresseurs, de ces gens de robe et d’argent ; ils croient aux doux mots de fraternité de tous ces faussaires. Des hommes qui se disaient l’âme du peuple, et qui n’en étaient que les Judas, le livrèrent à ses bourreaux. Les vrais républicains furent calomniés, persécutés, emprisonnés, mis à mort. La vieille Sainte-[a]lliance des rois, du clergé et de la bourgeoisie poussa les masses à des mouvements tumultueux afin de les mieux massacrer. Elle voulait, en creusant le tombeau des révolutionnaires, y enterrer la Révolution.

C’est à nous, Français, Allemands, Italiens, européens, de former aussi une alliance révolutionnaire et sociale pour le salut des peuples. Il faut vaincre ou mourir. Partout aujourd’hui le despotisme est triomphant ; mais le jour de la liberté viendra. C’est à l’aide de la solidarité des peuples que nous pourrons proclamer, tout d’une voix et comme d’une seule bouche, la Liberté, l’Egalité, la Fraternité, — la République démocratique et sociale.

M. TUEFFERD :

Au droit au travail.

Citoyens, — En 1848, quand le peuple, vainqueur aux barricades, crut enfin avoir compris ses droits, il proclama le République démocratique et sociale et le droit au travail ; mais, hélas ! si le peuple savait bien ce qu’il lui fallait, il ne savait pas encore comment l’acquérir, et il perdit lui-même les fruits de la victoire en venant dire au gouvernement provisoire : Nous avons encore trois mois de misère au service de la République.

Droit au travail, sublime incompris de 1848, c’est à te connaître que doivent converger tous nos efforts ; c’est à faire de toi un réalité que doivent se dévouer tous les cœurs généreux ; tous ceux qui n’osent t’inscrire sur leur bannières ne sont que des politiqueurs, des ôte-toi de là que je m’y mette.

Droit au travail, c’est-à-dire à la vie, droit au développement de toutes les facultés, à la satisfaction de tous les besoins en échange d’un travail utile à tous ; sans toi la liberté n’est qu’une chimère, l’égalité qu’une dérision. Qu’importe au peuple la liberté de mourir de faim, et qu’est-ce que l’égalité avec le riche et le pauvre, le bourgeois et le prolétaire, l’heureux et le malheureux ?

Ah ! prolétaires ! écouterez-vous toujours les faiseurs de phrases et d’esbrou[fe] ? aurez-vous toujours besoin de bergers pour vous conduire à l’abattoir ? Ne comprenez-vous pas que vous seuls pouvez conquérir le droit au travail ? Réunissez-vous donc, et, par l’étude et la méditation, préparez-vous à la lutte !

Tant qu’il existera un propriétaire, un capitaliste, un négociant, un exploiteur quelconque, vivant des sueurs du travailleur ; le droit au travail sera une chimère ; mais quand la société donnera à tous l’instruction professionnelle d’abord, les avances nécessaires pour produire ensuite ; quand les travailleurs sauront échanger directement entre eux leurs produits sans intermédiaires inutiles, alors le droit au travail deviendra une réalité, car pour consommer il faut produire, et tous étant travailleurs tous auront place au banquet de la vie.

M. DEBUCHY prend la parole pour chanter la Marianne. Mais avant, il dit quelques mots pour engager les sociétaires français de l’Internationale à être plus exact à leurs réunions. L’Internationale, ajoute-t-il, est le terrain sur lequel peuvent se réunir toutes les nuances socialistes, où toutes peuvent s’y faire jour et y discuter. Veut-on qu’on dise de nous ce qu’on a dit des émigrés, que nous n’avons rien appris ni rien oublié ? Ou veut-on étudier sérieusement les questions sociales et ne pas se borner à organiser quelques banquets ou quelques meetings ? Que chacun de nous, à l’avenir, fasse preuve de plus de zèle.

La Marianne.

Frères, dans une haute mansarde,
Qui s’ébranle et craque à tout vent ;
Sur un mur que le temps lézarde,
Je possède un portrait charmant ;
Le portrait de celle que j’aime.
A son front aux nobles contours,
           Sans diadême,
Rayonne la grandeur suprême,
C’est Marianne, mes amours !

Pas de perles, pas d’or qui brille ;
En sa mise rien de mesquin.
Mieux sied à cette altière fille
L’éclat d’un rouge casaquin.
Aux anneaux de sa chevelure,
Elle n’a pas de vains atours,
           Mais pour parure,
D’épis blonds une aigrette pure,
La Marianne, mes amours !

Elle porte une longue pique,
Dont tremblent fort ses ennemis.
Son pied chausse un cothurne antique,
Foulant de fastueux débris.
Que les rois lui fassent la guerre,
Contre elle bastions et tours
           Ne tiendront guère.
Elle doit conquérir la terre,
La Marianne, mes amours !

Quand apparut quatre-vingt-treize,
Marianne parut aussi ;
Elle chantait la Marseillaise,
Et l’Europe en eut grand souci,
A la voix des strophes guerrières,
Nos pèresquittaient leurs faubourgs
           Et leur chaumières,
Pour aller défendre aux frontières
La Marianne, mes amours !

Dans la tempête populaire,
Elle revint en Février ;
Ombrageant d’une palme austère
Le front vainqueur de l’ouvrier.
Contre le vieille ordre qui gronde,
Elle a semé pour d’heureux jours,
           Dans notre monde,
L’Egalité, graine féconde,
La Marianne, mes amours !

Frères, nous saurons la défendre
Contre l’égoïsme en courroux.
C’est vainement qu’il faut entendre
Bruits de chaînes et de verroux.
La multitude haletante
Voit un astre suivre son cours.
           Dans la tourment :
C’est l’étoile resplendissante
De Marianne, mes amours !

M. Joseph DÉJACQUE :

Février 1848.

Que cette date soit pour nous un avertissement salutaire. Que cette victoire, si vite transformée en défaite, ce triomphe mort-né nous serve au moins d’enseignement.

Oh ! disait-on, la veille encore, ce n’est pas aujourd’hui comme en 1830. Le peuple ne laissera plus escamoter sa Révolution par les physiciens politiques. Il sait ce que valent les paroles de place publique. Bien fin qui le prendra à ces vieux tours de gobelets par lesquels on lui fait voir, pour un moment, comme la noix muscade " la meilleure des républiques" ; tout juste le temps de la lui montrer et de la faire disparaître, en lui disant : " Bon peuple, peuple généreux, peuple magnanime, héros des trois jours, braves camarades, je vous porte tous dans mon cœur" ; et autres balivernes du même genre. Ha ! ha ! ... ha ! bien oui, ajoutait-on, cette fois-ci ne sera pas comme l’autre. Nous avons pour nous l’expérience ; et c’est une leçon qui nous a coûté assez chère ! Vienne une insurrection victorieuse et, pour le coup, elle sera à notre profit. — O vanités de l’ignorance populaire ! vantarderies d’esclaves façonnés au joug ! Le 24 Février arriva. Paris se hérissa de barricades, les barricades se hérissèrent d’insurgés vainqueurs et, non pas le lendemain, mais le jour même la Révolution était escamotée à la barbe des combattants. 1848, comme 1830, avait donné son coup de collier, et, cette fois comme l’autre, le collier était resté au cou de la bête... Dans son élan insurrectionnel, la multitude avait brisé le timon royal, elle piaffait en hennissant au cri de liberté ; elle croyait en avoir fini avec la servitude. Illusion éphémère ! présomption bientôt châtiée ! On n’eut qu’à la saisir par la bride, à lui tordre le mors dans la bouche pour la faire, et à hue et à dia, rentrer dans les brancards de rechange de la Réaction, l’atteler de nouveau à l’antique char de l’Etat.

Et ce n’est pas tout ! Que demain le Peuple se cabre et rue encore ; qu’il jette à terre et foule au pieds sa housse impériale, et demain même, peut-être ! et avant le tomber du soleil, hélas ! il rentrera dans l’obéissance passive, dompté par les moulinets de paroles, les claquements de phrases, l’érudition équestre de quelque Franconi en culotte de peau en gilet à la Robespierre, en chapeau Régence !...

Pauvre peuple souverain ! roi à oreilles de Midas, peuple à tout frein, peuple à tout bât !

Mais pourquoi, pour quelle cause la Révolution de 48, comme celle de 1830, n’a-t-elle été qu’un douloureux avortement ? La cause, le pourquoi ? c’est que, — comme l’ont dit ses ennemis, — elle fut une surprise... une surprise ! ce mot explique tous les désastres qui s’en suivirent.

Pour qu’une Révolution sociale sorte viable d’un mouvement populaire, il ne faut pas primitivement cacher sa grossesse comme une honte, l’étrangler ainsi dans les plis du silence, en violenter le développement par le busc et par la ceinture, par une clandestine censure, la dissimuler théoriquement à tous les yeux. Il faut, au contraire, comme un fruit légitime, comme le produit immortel du contact de l’humaine intelligence avec les sens humains de la virginale multitude, en dénoncer au monde, à haute et intelligible voix, l’authenticité. Il faut, comme jadis pour les rédempteurs, les messies subversifs des anciennes religions, en annoncer longtemps à l’avance la nativité.

Combien nous sommes ridicules et lâches de vouloir enfanter la république sociale en l’amoindrissant, en la faisant si petite qu’elle puisse passer par le trou d’une aiguille. Combien les conservateurs de l’exploitation de l’homme par l’homme doivent rire entre eux en nous voyant (nous, masse servile et niaise, et qui cependant portons dans nos entrailles le germe de notre régénération) hésiter à avouer au grand jour notre glorieuse maternité ; la déformer en lui comprimant les flancs, de peur qu’on ne nous en fasse un crime ; rougir enfin en public de ce qui devrait nous enorgueillir ; baisser la tête quand nous devrions la relever. Et, lorsque la Révolution est arrivée à terme, que le moment fatal est venu, combien ces mêmes conservateurs doivent se frotter les mains en nous voyant la mettre bas à la dérobée, comme une servante qui a été fécondée par son maître, et qui, tremblant de perdre sa place ou de commettre un infanticide, ne sait trop si elle doit nourrir du lait de sa mamelle ou déchirer de ses pieds et de ses mains ce misérable nouveau-né, bâtard issu d’un viol et conçu dans les douleurs, progéniture de la pauvreté et de la richesse ( pauvreté humble et ignare, richesse insolente et corrompue), cet avorton d’un double opprobre.

Enfant du vice, Février devait périr par le vice. " Il a vécu ce que vivent les ... surprises, l’espace d’un matin." La couronne de roses s’est changée en couronne d’épines.

Ne l’oublions pas, c’est pour avoir renié les principes, c’est pour avoir crié vive la Réforme au lieu de crier vive la République ; à bas Guizot au lieu de crier à bas l’Autorité ; c’est pour avoir fait de la politique bourgeoise au lieu de faire de l’instruction et de la revendication sociale ; c’est pour avoir bêlé aux banquets unionistes avec les dynastiques, pour avoir abdiqué en faveur de tous les intrigants multifaces, sous prétexte que " l’Union fait la force" (comme si l’union des moutons et du berger ne conduisait pas toujours les premiers à l’abattoir !) C’est pour avoir, au moment suprême, mis en poche notre écharpe rouge, afin de ne pas effaroucher les écharpes tricolores ; c’est pour toutes ces palinodies, de la veille et du jour, que nous avons eu, le lendemain, le triomphe de ceux avec qui nous avons jésuistiqué avant, pendant et après.

Mea culpa ! mea culpa ! ne l’oublions pas.

Arrière donc à l’avenir toute hypocrisie. L’hypocrisie est l’arme de nos ennemis et ne peut profiter qu’à eux.

De la lumière ! de la lumière ! c’est le cri de tout ce qui fermente dans l’ombre et veut monter au jour, à la vérité. L’ombre n’est favorable qu’aux malfaiteurs. — Exploités, hommes et femmes, nous tous qui végétons sous les haillons de la misère, révolutionnaires en qui l’Idée fermente, disons par avance ce que nous voulons, crions-le partout et bien fort, afin qu ceux qui ont intérêt à s’y rallier l’entendent et que toutes ces affinités se condensant en accélèrent l’éclosion. Affirmons en idée, la veille, ce que nous voulons affirmer en fait, le lendemain. Car tout ce qui aura été obtenu par la force du raisonnement, par la logique de la propagande, restera acquis à l’intelligence et l’imprescriptible possession des masses. — On fait rentrer dans sa niche le chien au cou pelé, en lui promettant os de poulets et os de pigeons ; on ne leurre pas le loup, fut-il à jeun, avec de telles promesses... C’est que le chien est un aboyeur domestique, un sujet civilisé, et que le loup, lui, est un incorrigible anarchiste, un enragé de la liberté.

Soit chien qui voudra... moi j’aime mieux être loup !

Les loups, d’ailleurs, ne vont pas toujours seuls, ils se réunissent aussi par bandes pour exercer, pour s’assurer le droit à la vie. Et nous ne saurions pas faire ce que font les loups, nous, les va-nu-pieds, nous, les affamés ? Nous n’aurions pas l’instinct de nous grouper en masse et, par une clameur de jour en jour grossissante, par un rassemblement de jour en jour plus formidable, de nous assurer le droit à l’existence, le droit à la liberté ?

Loin de nous les serviles ! ceux-là qui, comme des chiens de basse-cour, tant qu’ils sont à l’attache aboient et montrent les crocs à tout venant, mais qui, si par hasard leur chaîne vient à se rompre, restent penauds et couards sur leurs pattes et se laissent enchaîner de nouveau, et sans résistance, par les gens mêmes qu’ils semblaient vouloir dévorer.

A nous les rebelles ! ceux qui, comme les loups rôdant sur la neige, ne hurlent que pour mordre.

Ouvriers ou paysans, prolétaires, hommes à la chaîne, sachons rompre avec le passé et nous frayer moralement les voies de l’avenir. Osons dire que nous ne voulons plus de patrons, plus de fermiers, plus de chefs, plus d’exploiteurs, plus de maîtres, et que nous n’en voulons à aucun prix, pas plus à 25 francs par jour qu’à 30 millions par an, pas plus des ouvriers-représentants que des princes-présidents. Sortons de la niche, de la routine et de l’ignorance, et osons courir, hors les lois, à la recherche du bien-être et de la liberté sociale[s]. Faisons retentir les échos du bruit de nos protestations ; soyons la voix qui hurle dans l’ombre après la proie, et surtout, ne lâchons pas la proie pour l’ombre !

Femmes, — à qui une fausse éducation, bien plus encore que le manque d’habitude, inflige le mutisme, — à votre tour, osez prendre la parole, dites aux hommes que vous êtes leur égal ; insurgez-vous, par la pensée au moins, contre tout ce qui vous opprime. Et ne craignez plus de pécher contre les mœurs civilisés, car la Civilisation est une vieille idole qui croûle, lapidée elle-même par l’idée nouvelle, — idée sociale qui vous appelle, non plus cette fois, comme l’idée chrétienne, à partager dans un paradis imaginaire et outre-tombe, une égalité dérisoire et ultra-mondaine, mais bien, au contraire, à vivre, sur cette terre et dès ce monde, sous un niveau de droits communs à l’un et à l’autre sexe.

Osez, osez dire que vous ne voulez pas plus du concubinage légal que du ménage accidentel, double face de l’esclavage, double forme de la prostitution. Osez dire que vous ne subissez pas cet affront sans rougir, d’être la très-humble servante de l’homme, la servante à tout faire... Ah ! au nom de la pudeur, au nom de votre dignité, au nom de la morale humaine, au nom de l’intelligence sociale, revendiquez, femmes, l’amour libre, le travail libre, la libre expansion de toutes vos facultés, le libre droit d’exercer toutes vos aptitudes.

A ceux-là qui, portant perruque de préjugés, vous condamnent sans rémission à l’injurieuse domesticité ; à ceux-là qui disent que vous êtes nées et mises au monde exclusivement pour ravauder les bas, laver la vaisselle et servir le pot-au-feu à l’époux, répondez, femmes par un cri d’indignation ; donnez à ces outrecuidances masculines un intelligent démenti. Prouvez à ces ouvriers, vos maris (esclaves qui voudraient s’affranchir du bourgeois et rester vos maîtres) que la liberté est une, et qu’ils ne sauraient être libres qu’autant que tous, hommes et femmes, seront solidairement libres.

Aidez-vous, femmes ! afin que la Révolution vous aide.

La Révolution ne sera la Révolution que le jour où elle aura le concours de tous les sexes comme de tous les âges.

Osez donc l’étudier, osez la professer, osez, osez encore, osez toujours !

Femmes, jamais, du bon plaisir du prolétaire, vous n’obtiendrez la liberté ; pas plus que vous n’obtiendrez la liberté, vous, prolétaire, du bon plaisir du bourgeois. C’est par la lutte, prolétaires et femmes, que vous la conquerrerez. Mais, cette lutte, pour qu’elle soit profitable, elle doit être de tous les instants. Il ne faut pas remettre au lendemain ce que l’on peut faire la veille. Le temps perdu ne se rattrape pas.

Février est déjà loin de nous, et nous marchons vers un autre mouvement révolutionnaire. Sera-t-il encore une surprise, un avortement ? Ou bien sera-t-il l’œuvre des volontés intelligentes, un enfantement plein de force, plein de vie, une vraie révolution, enfin ?

Vous tous qui vous dites socialistes, vous voulez, comme moi, une vraie Révolution, n’est-ce pas ?

Alors, et sans hésiter, et comme transition du passé à l’avenir, — décrétons aujourd’hui, en idée, ce que nous voulons décréter en fait ce jour-là :

— Le droit au travail ;
— Le droit à l’amour.
C’est-à-dire l’abolition de la propriété comme de la famille. C’est-à-dire l’échange directe.
— Et le droit à l’instruction ;
— Le droit à l’étude ;
— Le droit à l’enseignement ;
— Le droit de faire et de défaire les lois ;
— Le droit à la liberté individuelle ;
— Le droit à l’égalité sociale ;
— Le droit à la solidarité universelle.
C’est-à-dire l’abolition du gouvernement comme de la religion, c’est-à-dire la législation directe.

Et encore ! entendons-nous ; que cette affirmation d’un ordre de choses transitoire ne soit considérée par nous que comme un pas qui oblige à un autre pas :

— L’ECHANGE NATUREL ou communauté de production et de consommation, équation de l’homme par l’homme, de l’être humain par l’être humain.

— Et la LEGISLATION NATURELLE ou autonomie individuelle et sociale, attraction passionnelle de tous pour chacun et de chacun pour tous ; en un mot, L’AN-ARCHIE harmonique et universelle.

Le règne de la Politique est fini.

Les intrigues tortueuses, les surprises conduisent, tôt ou tard, à la ruine.

La fortune des Principes est dans leur intégrité.

Proclamons-le, aujourd’hui, comme toujours, afin que le règne de l’idée sociale commence. Affichons nos antévolontés, afin que les vaincus de la veille, vainqueurs d’un jour, ne redeviennent pas les vaincus du lendemain ; mais, bien plutôt, pour qu’ils soient et demeurent les champions quotidiens de la Révolution en permanence ; les héros, non plus déguenillés alors, de sa marche triomphante à travers les siècles.

Une Révolution, savez-vous, c’est une addition d’affirmations individuelles, une somme d’intelligences sociales. En vain voudrait-on frauder sur les chiffres. Le total n’est admis que sauf erreur. La preuve par la soustraction ne tarde pas à rétablir les choses renversées en leur place, à confondre l’imposture.

Février fut une surprise, une imposture... La soustraction l’a prouvé.

Pour les socialistes, la morale de ceci est qu’il ne faut admettre dans les opérations préliminaires que des concours de bon aloi, afin d’avoir un total inattaquable, afin que la Révolution soit désormais et sérieusement une vérité.

Les mêmes causes produisent invariablement les mêmes effets. Spéculer, en révolution, sur le mensonge et la trahison, sur les faux frères et les faux chiffres, c’est vouloir, à l’heure où l’on croit avoir réussi, au moment où l’on se félicite du succès, que la victoire vous fasse encore une fois banqueroute.

Non-seulement il n’est pas beau, mais encore il n’est pas bon de jouer à l’usure avec plus fin que soi.

Républicains-socialistes, que nos pensées comme nos actions restent pure de tout agiotage. L’agiotage de l’idée ne peut tout au plus servir que l’intérêt du petit nombre, les agents de change politiques chargés d’en opérer le trafic. En définitive, c’est toujours le producteur, quelle que soit le mouvement de hausse ou de baisse, à qui incombe le déficit.

Révolutionnaires, échangeons des idées, n’en commerçons pas. Ne soyons ni dupes ni fripons.

Travaillons, par le cerveau, par le bras, par le cœur, à la Révolution. Travaillons-y sans trêve et sans relâche. C’est par le travail que nous la ferons aboutir ; c’est par le travail que nous en obtiendrons les fruits.

La Révolution, peuples, la voulez-vous ? La voulez-vous durable et profonde, la voulez-vous sociale ? Eh bien ! ce n’est qu’à la sueur du front que vous pourrez l’acquérir. N’essayez-pas de la dérober par surprise, vous n’en auriez encore que l’étiquette.

Femmes et prolétaires, Humanité ! c’est dans le travail intellectuel et moral qu’est la délivrance : " C’est par ce signe que tu vaincras ! ! ’’


 

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